Monet est mon grand-père

Hommage à Claude Monet

Quand j’étais en CM1, il y avait au fond de la classe une grande armoire remplie de livres. Une fois par semaine, à la fin de la journée d’école, après l’histoire de Clovis et la poésie de Prévert, c’était le quart d’heure « Bibliothèque »: nous allions 3 par 3 farfouiller dans les entrailles de cette cave aux trésors afin de dénicher notre prochaine lecture. Cette année-là, j’ai inlassablement emprunté le même livre ; Le Jardin de Monet. Je frémis de bonheur et de nostalgie à son évocation, tant j’ai aimé cet album. Je ne me souviens pas très bien ni du titre, ni de l’auteur, ni très précisément du contenu, mais je sais qu’il fait partie de ces livres magiques qui font que notre monde devient un peu plus grand.

C’est mon premier souvenir de peinture. L’album était une sorte de scrapbook, rassemblant photos du jardin de sa maison de Giverny, de Monet lui-même, en grand-père bienveillant et fournisseur de rêve, lettres, narration et bien-sûr reproductions.

Son jardin me faisait fondre de désir: comme je mourais d’envie de courir sur le pont japonais, dont le nom même me fait encore briller les yeux. Les nénuphars étaient une source de fascination sans limite: je me voyais Poucette allongée sur leurs feuilles à l’ombre d’une grosse fleur flottante. Je susurrais le mot « Nymphéa », le suçais comme un bonbon au miel et au gingembre, doux et effrayant à la fois.

Sa peinture était tellement incroyable, et j’approchais le livre de mon visage jusqu’à ne plus voir que les traits du pinceau et les touches de lumière, incrédule face au pouvoir de ces petites notes épaisses de matière qui, mises bout à bout, côte à côte, bras-dessus bras-dessous, finissaient par restituer un jardin encore plus mystérieux que celui des photos.

Et puis l’histoire de cet homme, peintre devenu aveugle, me transperçait le coeur. J’avais envie de m’asseoir sur ses genoux et de l’appeler « Pépé », mon doux pépé, ne soit pas triste, ne pleure pas, ton jardin est là qui t’entoure, et je suis là moi aussi, 80 ans plus tard, je cours dans tes tableaux, je virvolte sur ton cher pont grâce à tes yeux, ta main et ta vision.

près du bassin au nympheas, 1904

La légende dit qu’à la mort de Monet, on l’a enveloppé dans un linceul noir, noir comme son angoisse de ne plus voir. Son ami George Clémenceau, arrivé en retard à la cérémonie, refusa de voir ainsi partir son ami: « Pas de noir pour Monet ! Le noir n’est pas une couleur ! », arracha les rideaux pour donner à Monet une enveloppe feutrée, chaude et colorée.

Et après j’ai grandi, j’ai oublié ce livre, j’ai découvert d’autres peintres, j’ai vu les nympheas, les coquelicots, le déjeuner ,placardés dans les calendriers au mur, chez les mémés, je me suis un peu désamourée…

Et cet été, au cours d’un grand voyage, j’ai pris cette photo et je me suis souvenue de la genèse de mon amour pour les nénuphars, je me suis replongée dans le souvenir de mon pépé Monet, et c’était doux et douloureux, comme quand on pense à ceux qui nous ont quittés.

Je dédis cette photo à tous les pépés qui font danser le coeur de leur petites-filles, et aux artistes qui, même des années après, adoptent des enfants et les aident à devenir grands par leur immense talent.

NB: Expo Monet au Grand Palais – Essayez le Voyage interactif dans les tableaux du peintre proposé sur le site

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